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6.2.20

Vie et mort du petit-bourgeois gentilhomme





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John M. Robinson. – « Strategy », 2016
Division of Labour, Royaume-Uni
Si, dans la course à l’accaparement du capital industriel et financier, la grande bourgeoisie a gardé ses avantages classiques, en revanche, en matière d’accumulation du capital symbolique et culturel (en particulier sous sa forme scolaire-universitaire), la petite bourgeoisie a fait mieux que soutenir la comparaison avec son aînée. Elle a, sinon créé ex nihilo, du moins largement contribué à développer et à diffuser à travers le monde un style de vie caractérisé par la toute-puissance de l’argent, le culte de l’audace entrepreneuriale, le bougisme affairiste, la propension à la consommation compulsive et l’hédonisme à courte vue, le tout fardé d’une spiritualité de façade sur le modèle américain.
Ce « nouvel esprit du capitalisme », comme l’avaient baptisé Luc Boltanski et Ève Chiapello (1), avait dès avant la grande crise de 2008 réussi à coloniser les entendements et les sensibilités, au point de pénétrer même les milieux les plus réfractaires en principe à l’esprit bourgeois et les plus favorables traditionnellement aux valeurs de l’humanisme progressiste ou aux idéaux du socialisme révolutionnaire. Pour Boltanski et Chiapello, cette orientation idéologique était fortement corrélée au poids grandissant pris par la nouvelle petite bourgeoisie des cadres, des diplômés d’études supérieures, des universitaires, des artistes et autres groupes et catégories de nouveaux entrants, jeunes et riches en capital culturel, qui se multipliaient avec les besoins sociaux grandissants en encadrement, éducation, information, conseil, présentation, divertissement, etc.
Les salariés des années 2000 étaient toujours chargés de chaînes, mais, à nombre d’entre eux, elles semblaient déjà moins lourdes. Du moins était-ce ce dont l’École de la République et la Presse du Capital concouraient à les convaincre. Ils poursuivaient d’un bon pas la mutation, entamée à partir de 1968, qui, en un demi-siècle, comme on peut le mesurer aujourd’hui, a conduit les classes moyennes (non sans s’étendre, par contagion symbolique en quelque sorte, aux classes populaires urbanisées) à se percevoir et donc à se comporter comme si elles étaient devenues des monades (2) incapables de s’assigner à elles-mêmes d’autre devise, d’autre idéal de vie que celui proclamé par les grands prêtres de l’égotisme petit-bourgeois de la première moitié du XXe siècle.
Cet idéal, tel qu’il avait été gravé par André Gide (en particulier) dans le marbre des Nourritures terrestres (1897), enjoignait à chacun de faire de sa propre personne, envers et contre tous les tabous, « le plus irremplaçable des êtres ». De même, Paul Valéry dans son Narcisse pressait chacun de « se perdre en soi-même » pour apprendre à « se chérir » et à se joindre à son « inépuisable Moi ». En soi, un tel programme aurait pu être tout à fait séduisant s’il n’avait impliqué, entre autres conditions permissives, l’instauration de la pire concurrence individualiste. Au demeurant, cette injonction moralement mortifère se retrouve sous la plume de tous nos grands littérateurs et penseurs depuis… au moins la Renaissance et la reprise de l’héritage antique. De Mme de La Fayette à Marguerite Duras, de Montaigne à Jean-Paul Sartre ou à André Malraux, la littérature et, plus largement, tous les arts occidentaux n’ont cessé d’exalter les puissances personnelles du Moi et d’exhorter chaque individu à faire de sa vie une œuvre d’art admirable, à nulle autre pareille, en oubliant de préciser que, parmi les conditions concrètes de réussite de toute vie singulière, il y a, inévitablement, dans un système ultraconcurrentiel dont on ne saurait faire abstraction, la ruine, voire le meurtre, à plus ou moins grande échelle, d’un certain nombre d’autres.

Inégalité, ostentation et gaspillage

On redécouvre aujourd’hui avec consternation ce que la critique marxiste mettait en évidence dès 1844 : que le discours de l’humanisme abstrait, idéaliste et grandiloquent sur l’essence de l’Homme universel et son aptitude à dominer le monde a une fâcheuse tendance à s’aveugler sur le sort concret des hommes réels et sur la soumission des masses aux oligarchies. Dans les années 2000, les porte-voix du néolibéralisme de droite comme de gauche avaient depuis longtemps perdu de vue, si tant est qu’ils l’eussent jamais compris expressément, que la devise de l’émancipation humaine, ce n’était pas tant Térence avec son « Homo sum (3) » ni Descartes avec son « Cogito ergo sum » Je pense donc je suis ») qui l’avaient formulée qu’avec son « Enrichissez-vous » un certain François Guizot, historien universitaire siégeant au gouvernement sous le « roi-bourgeois » Louis-Philippe (1830-1848). On sait comment, en fait, l’injonction de Guizot, devenue le mot d’ordre de toute la petite bourgeoisie, a préludé à l’appauvrissement sans limites et sans remords du prolétariat.
Tel était donc, en substance, le point de vue que j’ai essayé d’exprimer en rédigeant Le Petit-Bourgeois gentilhomme il y a bientôt vingt ans. En apparence, il a coulé depuis beaucoup d’eau sur le plan événementiel ou conjoncturel. La mode s’est même installée dans les rédactions, depuis les résultats inattendus de l’élection présidentielle de 2017, puis des législatives qui ont aussitôt suivi, de parler de « nouveau monde », de « rupture » avec l’ancien et de reprendre en guise d’information journalistique, sans aucune distance critique, les « éléments de langage » des communicants du régime qui s’évertuent à seriner que l’arrivée de M. Emmanuel Macron a inauguré une révolution — comme l’annonçait le titre du livre de sa campagne. Mais, pour peu qu’on examine ce qui s’est passé sous l’angle des logiques structurelles et de l’histoire collective, on ne peut que conclure que le mouvement inertiel de la société capitaliste n’a guère connu de changements décisifs.
À cet égard, même l’irruption sur la scène politique et dans la sphère de l’État des acteurs de l’impromptu macroniste n’a rien d’une nouveauté. Sur le plan des structures, tant subjectives qu’objectives, le piétinement de l’histoire semble confirmer la prédiction de Jean La Bruyère (au XVIIe siècle) : « Dans cent ans, le monde subsistera encore en son entier : ce sera le même théâtre et les mêmes décorations, ce ne seront plus les mêmes acteurs. » C’est en effet toujours le même répertoire qui se joue, mais avec une distribution différente. Le jeune premier Macron apparaît avec éclat, sinon comme l’archétype du petit-bourgeois de notre temps, du moins comme son type final, en ce sens qu’il est l’icône achevée de l’Homo œconomicus engendré par le capitalisme du XXIe siècle, le néo-aristocrate de la société d’abondance, d’inégalité, d’ostentation, de frime et de gaspillage, le modèle par excellence proposé à nos élèves des bonnes écoles.
Malheureusement pour lui et ses semblables, ils arrivent trop tard pour donner libre carrière à leurs ambitions : la société d’abondance est en train de s’effondrer. Et même en se gardant de poser au collapsologue, on peut percevoir les prémices d’un séisme de grande ampleur.
On touche là au seul aspect important de la réalité actuelle qu’on puisse considérer véritablement comme une nouveauté capable d’entraîner des changements essentiels dans le cours de notre histoire : l’affirmation durant la dernière décennie de la conscience écologique, sous la forme non plus seulement d’un discours savant sur les rapports entre les activités humaines et la gestion de l’environnement naturel, ni d’une doctrine philosophico-anthropologique sur l’appartenance de l’Homme à la Nature — idées et opinions qui ont été déjà exprimées il y a belle lurette, sans grand retentissement, il faut bien le reconnaître.
Au contraire, ces dernières années nous avons assisté à un de ces mouvements d’ensemble du corps social que les sciences sociales ont toujours eu bien du mal à appréhender parce qu’elles ont trop souvent tendance à ramener le collectif à de l’interindividuel et qu’il est pratiquement impossible de repérer avec précision où, quand et pourquoi exactement les innombrables individualités qui forment un groupe social changent de direction avec un ensemble surprenant, à la façon d’une nuée d’oiseaux ou d’un banc de poissons qui, en apparence, n’obéit à aucun signal isolé perceptible.
La raison en est que ces mouvements inséparablement collectifs et individuels n’ont pas un chef d’orchestre unique, mais qu’ils sont probablement déclenchés, dans les populations humaines en tout cas, par un mécanisme de communication immédiate d’habitus à habitus (4) chez des individus façonnés par une même matrice collective : mêmes réactions aux mêmes conditions structurelles d’existence et aux mêmes stimuli conjoncturels. Cette forme de sensibilité proprement sociale est par nature condamnée à échapper aux analyses interactionnistes des politologues de service et à la myopie pointilliste des instituts de sondage. Ce qui explique que la plupart de nos prétendus experts ratent généralement l’apparition du nouveau dans l’ancien.
C’est ainsi que, au cours des années 2010, la marée montante de la sensibilité écologique a petit à petit submergé tout le paysage, de façon quasi silencieuse, en dépit du bruit médiatique fait autour des vaines tentatives de récupération électoraliste de l’écologie par les gouvernements successifs. Nos classes dirigeantes, qui croyaient avoir enchaîné définitivement les classes moyennes au char du libéralisme de droite et de gauche, ont d’abord pensé que, pour ramener au bercail productiviste les classes moyennes inquiètes et pour détourner leur colère devant l’horreur capitaliste, il suffisait de confier un portefeuille ministériel, plus honorifique qu’effectif, à quelque représentant de la petite bourgeoisie verte avide d’entrer dans la carrière.

Le spectre de l’écologie

Comme on a pu le constater, ces tentatives de la soi-disant gauche de gouvernement, puis de la droite macroniste, pour enter sur le tronc capitaliste un greffon écologiste se sont jusqu’ici soldées par un fiasco. Cela ne peut surprendre que ceux qui n’auraient pas encore compris qu’un tel projet est par essence incompatible avec la logique du développement capitaliste. Celle-ci fait en effet obligation à tout gouvernant et à tout gestionnaire de vendre tout et n’importe quoi, y compris sa propre mère, la Nature, s’il y a un marché pour ça. Il est clair que, pour faire entrer l’écologie en politique, il ne suffit pas d’enrôler quelque jeune acolyte ambitieux ou naïf et de lui coller sur le front l’étiquette « écolo de service » pour régler le problème. Ni la France, ni l’Europe, ni la planète ne s’en porteront mieux. Tel Saturne dévorant ses enfants, le capitalisme étend sa dévoration à tout ce qui existe, sans égard pour sa propre reproduction à long terme : ressources minérales, végétales, animales et même humaines, tout doit y passer, tout est à vendre, tout se fait marchandise et argent. Jusqu’à ce que la planète entière soit devenue une vaste décharge puante, toxique et invivable. Sauf si on arrête cette folie meurtrière avant qu’elle n’ait tout saccagé.
C’est en cela que l’écologie — non pas l’écologie en tant que simagrée et gesticulation de gentes dames et de petits-bourgeois gentilshommes épris de notoriété, mais l’écologie en tant que sensibilité de masse s’exprimant dans un projet collectif global de transformation sociale — est en train d’apparaître à un nombre croissant de citoyens comme la seule issue à la crise de civilisation où nous sommes. Comme le « spectre du communisme » faisait trembler l’Europe du XIXe siècle, le spectre de l’écologie fait trembler le monde du grand capital actuel.
C’est là que résident la seule grande nouveauté d’aujourd’hui, et l’unique espoir. Il devient chaque jour plus clair, surtout dans l’esprit de la jeune génération, que non seulement il faut se battre pour sauver la planète, mais encore que le combat pour sauver le monde naturel est absolument indissociable d’un combat pour changer de monde social. À ce niveau de la réflexion, la notion d’écosystème cesse d’être un concept-clé des sciences de la vie et de la Terre pour s’égaler, en extension et en compréhension, au concept de « système social ».
En d’autres termes, si on veut vraiment sauver les écosystèmes humains, il faut les sortir du capitalisme. Ou plutôt, il faut sortir le capitalisme du genre humain. Mais le système social capitaliste existe toujours et partout conjointement sous deux formes : l’une objectivée en structures, en institutions et en distributions extérieures, à combattre par toutes les voies traditionnelles de la lutte politique ; l’autre intériorisée et incorporée en un certain type de Sujet, qu’on peut personnifier sous les traits d’un « petit-bourgeois gentilhomme ». Et celui-ci s’est aussi enraciné, à des profondeurs variables, en chacun d’entre nous. Il s’ensuit que le combat contre le système capitaliste est toujours aussi, en quelque manière, un combat contre une part de soi-même, contre le petit-bourgeois opportuniste qui sommeille en chacun, prêt à s’éveiller à l’appel des sirènes.

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